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[Histoire] Expériences autogestionnaires en Belgique (2/2)

Auteur : | 30 Jan 2012

La Belgique a connu à l’hiver 60-61 un grève générale causée en partie par une politique de rigueur dans un contexte de dette publique élevée, et de décolonisation du Congo Belge. L’industrialisation Belge a été l’une des plus précoce, et le taux d’emploi industriel est l’un des plus élevé d’Europe à cette période. Pourtant, l’industrie Wallonne (acier, mines, textiles,…) décline : défaut d’investissement, perte de débouchés, chômage élevé. En Flandres, à l’inverse, les capitaux affluent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de nouvelles industries se développent, et donnent un poids croissant à la région. La grève générale aura des conséquences politiques, et débouchera sur une demande d’autonomie plus grande de la Wallonnie.

Cet article fait suite à la première partie qui a abordé deux expériences autogestionnaires, la société coopérative Les Textiles d’Ere, et La société coopérative L’Espérance.

1975. La société coopérative «Le balai libéré»

Au départ de l’aventure du Balai libéré, il y a la revendication de meilleures conditions de travail. Jusqu’en février 1975, la société de nettoyage ANIC effectuait en sous-traitance les travaux de nettoyage pour l’Université Catholique de Louvain sur le site de Louvain-La-Neuve (Ottignies). Un premier conflit éclate en novembre 1974. Les griefs des ouvrières sont nombreux. Elles sont payées 78 francs brut de l’heure alors que le tarif normal est de 102 francs. Les frais de déplacement ne sont pas remboursés et, lorsqu’elles cassent du matériel, elles encourent une amende. Elles ne bénéficient pas de vêtements de travail. Certaines travaillent pendant des mois sans être déclarées. Le patron interdit aux ouvrières de fréquenter les cafétérias de l’université ou d’adresser la parole aux «consommateurs». A cela s’ajoute, les brimades quotidiennes d’un brigadier particulièrement odieux, les traitant sans aucun respect.

Suite à une restriction budgétaire de l’UCL, le directeur de la société décide d’envoyer, sans aucune concertation, une vingtaine de travailleuses sur un chantier à Recogne en Ardenne, à 150 km de là.

Le 25 février 1975, les travailleuses se mettent en grève. Elles réfléchissent à l’utilité d’avoir un patron pour effectuer un travail qu’elles connaissent mieux que quiconque et après plusieurs jours de réflexion, adressent une lettre de licenciement à leur patron et à leur brigadier. «Réunies depuis une semaine dans des groupes de travail et en assemblée générale, les ouvrières de feu votre firme ont constaté ce qui suit : tout d’abord nous constatons après une étude approfondie de notre travail que nous pouvons parfaitement l’organiser entre nous. (…) Ensuite, nous découvrons que votre rôle principal a été de nous acheter notre force de travail à un prix négligeable pour la revendre à un prix d’or à l’UCL (…) Nous sommes au regret de vous signifier votre licenciement sur le champ pour motif grave contre vos ouvrières».8

Le 10 mars 1975, elles constituent une asbl «Le Balai Libéré» avec l’appui actif de la CSC du Brabant wallon. L’Institut Cardijn leur prête 50 000 francs et elles obtiennent le contrat de nettoyage de l’UCL. En 1978, l’asbl connaît des moments difficiles : un budget sous-évalué, trop d’investissement dans les machines, dans les produits. Elles doivent adopter un plan de crise : pas d’augmentation salariale, le chômage tournant, un jour sur cinq.

En juillet 1979, l’association se convertit en coopérative. La plupart des nettoyeuses et les 6 laveurs et laveuses de vitres prennent des parts dans la coopérative (3 000 francs). Des 35 personnes en 1975, elles sont 96 en 1980. Société de service, fonctionnant à partir d’un cahier de charge, l’investissement en machines et en produits est au départ réduit. Les travailleuses améliorent les conditions de travail : meilleure coordination, conception des horaires liés au transport en commun, aux contraintes de la vie, égalité dans les salaires et augmentation des salaires au barème du secteur, avantages sociaux (par exemple absence sans perte de salaire pour maladie d’un enfant).

Ce qui diffère dans l’entreprise autogérée, c’est le climat de solidarité entre travailleurs, même si des difficultés tant externes qu’internes existent. Externes, comme le fait que l’université est un client difficile, qui joue parfois le patron ou comme le fait que beaucoup sur le site veulent jouer les petits chefs. Internes, comme, par exemple, que les laveurs de vitre se sentent parfois en minorité ou que ce sont souvent les mêmes ouvrières qui s’investissent dans le projet pour le mener à bien.

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[Analyse] Anti-Anti-Antifa (2/2) : L’antifascisme et la lutte contre l’Etat

Du site Agitation Autonome.

Suite et fin de l’article de la revue Commune sur l’antifascisme. La première partie que nous avons intitulé « L’antifascisme et la tactique du front républicain » est à lire en cliquant sur ce lien.

Dans les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, les arguments des gauches communistes sur l’alliance entre antifascistes et démocratie bourgeoise est repris par une nouvelle génération de théoriciens. La critique par Dauvé de « l’idéologie antifasciste » est construite contre un véritable homme de paille: si au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale les partis politiques du bloc occidental ont pu se revendiquer de certaines formes de démocratisme, la prise en compte de la spécificité du fascisme est, dans un contexte d’entrée dans la Guerre Froide, vite rejetée au profit du concept creux de totalitarisme. La question de la spécificité de l’antisémitisme n’est alors à aucun moment prise en compte, les crimes nazis étant relativisés et mis dans le même panier que toutes les autres horreurs du capitalisme, stalinisme compris, sans jamais se soucier de situer historiquement et socialement la violence de l’Etat, du capital et des rapports de classe en général. Cette relativisation conduit une partie de l’ultra-gauche des années 1970 à soutenir et diffuser les thèses négationnistes

Si dans les années 1980 une partie de l’antifascisme et de l’antiracisme a pu être récupérée par la gauche bourgeoise et blanche (on pense en France aux initiatives venues du Parti Socialiste SOS Racisme et Touche pas à mon pote), on remarque aujourd’hui que les liens entre antifascisme et sociale-démocratie sont plus ténus que jamais, les antifa se retrouvant à lutter autant contre l’Etat, les partis bourgeois (le PS dans le mouvement contre la Loi Travail, les politiques anti-immigration du gouvernement de Macron) que les fascistes. D’une manière générale notre critique de l’antifascisme recoupe une grande partie de nos critique contre le militantisme en général: folklorisation, manque de lisibilité politique et abandon des problématiques d’exploitation.

De l’Antifascisme aux Antifa

Le critique de l’antifascisme le plus souvent invoqué à gauche est Gilles Dauvé, un communiste français de l’après 68 qui a tenté d’opérer une synthèse de la gauche communiste de Bordiga et du communisme de conseil germano-hollandais. Dauvé développe sa critique de l’antifascisme dans l’introduction qu’il a écrite à plusieurs textes de la revue Bilan consacrés à cette thématique, traduite en anglais sous le nom de « Fascism/Antifascism » en 1982, puis retravaillée dans le texte « Quand meurent les insurrections » en 1998. Dauvé y décrit l’antifascisme avec mépris, comme « pire produit du fascisme », dans la mesure où il finit par prendre la défense de cela même qui produit le fascisme, à savoir le capitalisme et l’Etat capitaliste.

Ces critiques furent formulées avant l’apparition des groupes antifascistes militants des années 1980, apparus dans toute l’Europe et aux États-Unis pour contrer la prolifération des skinheads Nazis. Bien que Dauvé et d’autres comme lui étaient sceptiques quant à l’efficacité de ces milieux, leurs critiques visaient plutôt les tactiques de Fronts populaire des années 1970 dans des contextes comme celui du Chili et du Portugal. Dans la plus grande partie de l’Europe, cependant, les partis fascistes ont été interdits ou contraints à la clandestinité après 1945, et ne sont réapparus que dans les années 1980 et 1990 via des groupes underground de la culture skinhead ou des organisations terroristes clandestines. Dans le même temps, à travers la la quasi totalité de la période d’après-guerre, les coalitions de gauche au pouvoir dans toute l’Europe avaient abandonné leurs intentions socialistes et adopté la restructuration néolibérale. Sans coalition de gauche à laquelle s’attacher et avec peu d’adversaires fascistes, l’antifascisme a largement disparu en tant que mouvement de rue.

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[Analyse] Anti-Anti-Antifa (1/2) : L’antifascisme et la tactique du « Front républicain »

Traduction de la première partie du texte du magazine Commune « Anti-Anti-Antifa » nous permettant d’envisager la question de l’opposition au fascisme tout en conservant une optique prolétarienne et révolutionnaire. La résurgence de la menace fasciste, particulièrement visible aux Etats-Unis, n’épargne pas les pays Européens, notamment la France. La réaction aux avatars contemporains du fascisme (l’Alt-right, les Identitaires, antisémites et autres nationalistes blancs) s’avère plus nécessaire que jamais, mais pose la question des alliances politiques à effectuer.

Si le cliché de l’alliance entre antifascistes et bourgeoisie libérale est plutôt porté par les héritiers du fascisme et par la droite réactionnaire, la tendance à l’association avec la démocratie bourgeoise a pu être mobilisée par le camp révolutionnaire, bien souvent de manière systématique et anachronique. Les premières critiques de l’antifascisme avancées par le leader de la gauche communiste italienne Amedeo Bordiga, puis par Léon Trotsky durant la guerre d’Espagne ont principalement concerné l’opposition aux « Fronts républicains ». Ils considéraient, à juste titre, que le mouvement ouvrier ne pouvait se permettre de pactiser avec les partis bourgeois et se borner à une simple défense de la démocratie.

Or ces critiques, utilisées de manière anachronique, ne prennent pas en compte la mutation de la menace fasciste tout comme la désagrégation du mouvement ouvrier. La perspective de la lutte contre le fascisme doit alors être analysée en considérant les limites de la recomposition politique faisant suite à la restructuration du capitalisme dans les années 1970.

Les fascistes d’aujourd’hui ne sont pas les fascistes d’hier. Et les antifascistes d’aujourd’hui ne sont pas les antifascistes d’hier. De quoi demain sera fait ?

2017 est l’année où « l’alt-right » est devenue mainstream. En organisant des rassemblements dans tous les Etats-Unis elle a tenu les rues par la violence directe et avec la complicité de la police. La manifestation « Unite the Right » à Charlottesville en août 2017 s’était voulue une démonstration de force, l’occasion de représenter le front uni que l’alt-right avait construit avec les conservateurs traditionnels. Au lieu de cela, elle a marqué la fin de leur élan, et finalement, de leur mouvement. Aujourd’hui, ce front uni s’est effondré. Dans la plupart des cas, leurs manifestations publiques sont revenues à leur taille d’avant 2016, et dépendent entièrement de la protection de l’État.  Plus d’un an après Charlottesville, nous pouvons affirmer que ces mobilisations antifascistes sont une victoire – l’une des trop rares victoires de la gauche radicale sous la présidence Trump.

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[Conférence] Une histoire du syndicalisme révolutionnaire en Belgique


Où? Le Jeudi 21 février à 18h

Quand ? A la Maison Commune « L’Aurore » (162 Rue du midi, 1000 Bruxelles)

Conférence organisée dans le cadre de la promotion du 1er Mai Révolutionnaire à Bruxelles.

On a beaucoup écrit sur le syndicalisme révolutionnaire en France, en Espagne ou aux Etats-Unis. En revanche, l’histoire et l’influence du syndicalisme révolutionnaire en Belgique reste largement méconnue. Loin d’être un phénomène marginal, le syndicalisme révolutionnaire, courant radical du mouvement ouvrier, a influencé durablement l’histoire et les luttes syndicales en Belgique. Aujourd’hui encore on retrouve l’esprit du syndicalisme révolutionnaire au travers de certaines pratiques se revendiquant explicitement ou non de l’action directe, de la démocratie de base ou d’une lutte des classes sans concession avec la bourgeoisie.

Des bassins industriels liégeois et carolos au 20ème siècle, aux Forges de Clabecq, en passant par des grèves sauvages ou des séquestrations de patrons, chaque fois que des syndicalistes refusent d’emprunter le chemin balisé de la concertation sociale, c’est la flamme du syndicalisme révolutionnaire qui renaît.
C’est cette histoire combative mais méconnue du syndicalisme révolutionnaire dont viendra nous parler l’historienne Francine Bolle le 21 février prochain.

Au travers de cette conférence nous tenterons d’aborder plusieurs aspects.

D’une part, les expériences proches ou apparentées au syndicalisme révolutionnaire en Belgique. D’autre part, l’influence du syndicalisme révolutionnaire dans l’histoire syndicale belge.
Enfin, nous essayerons de comprendre pourquoi le syndicalisme révolutionnaire n’a pas su (ou pu) se constituer en un courant syndical à part entière en Belgique à l’inverse de ce qui fut le cas dans d’autre pays.

Cette conférence constitue la première partie d’un cycle de deux conférences consacrées par Alternative Libertaire Bruxelles au syndicalisme révolutionnaire. La deuxième partie portera sur l’actualité du syndicalisme révolutionnaire en Belgique

Notre intervenante : Francine BOLLE
Docteure en Histoire, maître de conférences à l’Université libre de Bruxelles, coordinatrice de l’Institut Marcel Liebman, collaboratrice scientifique au Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches (ULB) ; Auteure de nombreux articles en histoire sociale et syndicale ainsi que d’une thèse de doctorat sur La mise en place du syndicalisme contemporain et des relations sociales nouvelles en Belgique (1910-1937).

La Lapinothèque (Distro) sera également présente avec plein de bouquins (à prix coûtant) et des cahiers (à prix libre) http://leslapinselectriques.blogspot.com

Source.

[Histoire] Un guide anarchiste de Noel

Du site Films For Action.

An Anarchist Guide to Christmas

Can we reclaim Christmas for the masses?

By Ruth Kinna / strikemag.org Dec 21, 2018

An Anarchist Guide to Christmas

Colorized photo of Peter Kropotkin by Lyndon Requena.

It’s no surprise to discover that anarchist theorist Pyotr Kropotkin was interested in Christmas. In Russian culture, St. Nicholas (Николай Чудотворец) was revered as a defender of the oppressed, the weak and the disadvantaged. Kropotkin shared the sentiments.

But there was also a family link. As everyone knows, Kropotkin could trace his ancestry to the ancient Rurik dynasty that ruled Russia before the upstart Romanovs and which, from the first century CE, controlled the trade routes between Moscow and the Byzantine Empire. Nicholas’s branch of the family had been sent out to patrol the Black Sea. But Nicholas was a spiritual man and sought an escape from the piracy and brigandage for which his Russian Viking family was famed. So he settled under a new name in the southern lands of the Empire, now Greece, and decided to use the wealth that he had amassed from his life of crime to alleviate the sufferings of the poor.

Unpublished archival sources recently discovered in Moscow reveal that Kropotkin was fascinated by this family tie and the striking physical similarity between himself and the figure of Father Christmas, popularised by the publication of ‘A Visit from St. Nicholas’ (better known as ‘The Night Before Christmas’) in 1823.

La suite ici.

Traduction à suivre prochainement.

[Terrorisme d’état] Ce que l’attentat contre Léopold II nous enseigne sur le terrorisme moderne

Cette article relayé par les journaflics du Soir – article ici – montre à quel point  des soi disants chercheurs universitaires peuvent être des larbins de l’autorité en faisant des parrallèles plus que douteux entre des anarchistes… et des islamistes. Tenter de trouver des points communs entre ceux qui veulent détruire le pouvoir et ceux qui veulent le conquérir (de l’extrême droite à l’extrême gauche) a toujours permis au Capital et à sa pseudo-démocratie de se faire passer pour l’unique société possible. De plus l’article contient un ramassis de conneries.. Ces « chercheurs » semblent oublier la peine de mort qui frappa de nombreux anarchistes ainsi que les dites Lois Scélérates. On remerciera quand même ces pignoufs de nous avoir fait connaitre Gennaro Rubino qui tenta d’assassiner l’un des plus sanglant bourreau de l’histoire belge et d’Europe dont la statue figure encore sur maintes place du pays.
– Ntk

Plusieurs parallèles peuvent être faits entre l’anarchiste Gennaro Rubino, qui tenta d’assassiner Léopold II le 15 novembre 1902, et les terroristes de notre époque.

ui se souvient de la tentative d’attentat contre le roi Léopold II ? La Fête du Roi marque l’anniversaire d’un acte terroriste majeur dans l’histoire belge, et pourtant tombé dans l’oubli. Le 15 novembre 1902, il s’en fallut de peu pour que Gennaro Rubino, un anarchiste italien, n’abatte le « roi bâtisseur » lors du Te Deum annuel. Au passage du cortège royal, Rubino tire plusieurs coups de feu, mais il manque sa cible. Avant d’être rapidement neutralisé, jugé et emprisonné. (1)

A la relecture de cet événement, certains parallèles avec le contexte de menace terroriste actuel apparaissent instructifs, voire troublants. Notamment si l’on se penche sur le profil de Rubino, qui reflète à bien des égards celui des jeunes djihadistes. Son « processus de radicalisation », comme on l’appelle aujourd’hui (le terme n’existait pas à l’époque), n’est pas sans rappeler celui de jeunes comme Abdelhamid Abaaoud ou Salah Abdeslam.

D’abord, comme d’autres aujourd’hui, il est admis que Rubino se serait radicalisé en prison dans les années 1890, notamment suite à sa rencontre avec un terroriste italien condamné à 20 ans de prison pour attentat à la bombe, qui le familiarise avec les théories socialistes utopistes et anarchistes.

Une dimension transnationale

Mais des idées radicales ne se transforment pas automatiquement en actions radicales. Ce n’est en effet que dix ans plus tard qu’il fomentera son attentat contre la monarchie belge. Dix années au cours desquelles il fréquente et milite auprès des milieux socialistes et anarchistes londoniens (on soulignera ici la dimension transnationale des réseaux anarchistes, comme des réseaux djihadistes). Comme dans la majorité des dossiers terroristes actuels, il est ardu de retracer précisément le « parcours de radicalisation » d’un individu, et de mesurer l’importance de chaque facteur. Souvent, les grandes causes se mélangent aux petites histoires personnelles. Chez Rubino, c’est une cascade d’événements qui va précipiter son passage à l’acte. Ceci sur fond de dépression et de tendances suicidaires, comme chez plusieurs terroristes contemporains.

Une idéologie « bricolée »

Au niveau de l’idéologie, Rubino se montre réceptif aux idéaux socialistes (il prénommera son enfant Marx) mais aussi aux thèses anarchistes. Ne pouvant visiblement se résoudre à choisir, il « bricole » sa propre idéologie en mélangeant différents éléments de celles-ci. Il se crée une idéologie sur-mesure, à la carte, à travers laquelle il construit sa propre vision du monde. Cette malléabilité doctrinaire est également quelque chose de fort présent dans le mouvement djihadiste actuel. Beaucoup de djihadistes européens maîtrisent mal les textes religieux, mais ils ont « bricolé » une idéologie qui leur permet de justifier leurs actes et, plus largement, leur existence.

Un passé délinquant

Un autre élément qui rapproche Rubino de nombreux terroristes modernes est son casier judiciaire. Le passé délinquant ou criminel de nombreux djihadistes, notamment ceux liés aux attentats de Paris et Bruxelles, est de notoriété publique. Plusieurs études ont montré que Daesh avait particulièrement recruté au sein de la jeune délinquance. Le lien entre criminalité et terrorisme n’est pas neuf, cependant. Rubino qui a fait de la prison à plusieurs reprises en est un bon exemple. Plus largement, les anarchistes avaient théorisé et institué le « droit de voler », et même de tuer à cette fin, tout comme des recruteurs djihadistes tels que Khalid Zerkani ont justifié le droit de voler les « mécréants » au nom du djihad.

Une vague meurtrière

Au-delà du cas spécifique de Gennaro Rubino, on pourrait également dresser un parallèle plus global entre le contexte actuel de menace terroriste élevée, et la menace anarchiste à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Cette dernière visait les milieux bourgeois de manière indiscriminée («  aucun n’est innocent  », dira l’un d’eux à son procès) comme les djihadistes s’attaquent aux mécréants aujourd’hui. A une époque où les mesures sécuritaires étaient moindres, l’anarchisme a culminé avec l’assassinat de plusieurs souverains et présidents occidentaux. La Belgique ne fut pas épargnée par cette vague d’attentats, d’ailleurs. Entre 1874 et 1914, des dizaines d’attentats politiques furent commis. Le 4 avril 1900 un jeune bruxellois tire sur le Prince de Galles, le futur roi britannique Edouard VII, de passage à Bruxelles. Mais comme Rubino, il manque sa cible de peu.

Une méthode inefficace

Bien entendu, les parallèles historiques ont leurs limites, et il faudrait se garder d’essayer de lire l’avenir en regardant le passé. Ceci dit, quelques brèves leçons peuvent en être tirées. Tout d’abord, l’attentat de Rubino fut un échec total : non seulement le roi survécut, mais il en sortit grandi à une époque où sa popularité n’était pas au plus haut. Par ailleurs, contrairement à son ambition, Rubino n’initia pas une révolte populaire. Ceci souligne plusieurs réalités fondamentales du terrorisme : son côté marginal, limité à un petit groupe d’individus ; l’arrogante certitude de ceux-ci, persuadés d’écrire l’Histoire ; ou encore l’inefficacité du terrorisme à atteindre ses objectifs.

Que cet attentat soit totalement tombé dans l’oubli est aussi révélateur d’une autre vérité, conséquence des précédentes : le terrorisme ne dure pas. Avec le temps, les mouvements terroristes s’essoufflent et le caractère marginal de la menace n’en ressort que plus fortement. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse, y compris de nos mémoires.

Un affaiblissement

Enfin, pour conclure, la leçon la plus importante est sans doute celle-ci : quand le terreau qui nourrit le terrorisme se tarit, la radicalisation s’affaiblit et le terrorisme finit par s’éteindre. Le terrorisme anarchiste cessa presque totalement à partir de 1900 car le mouvement ouvrier organisé, et surtout les syndicats, offraient à la classe ouvrière une perspective crédible pour sortir de la marginalisation et de l’exclusion sociale, et en tout cas une alternative aux bombes. La voie légale et constitutionnelle s’avéra plus efficace que la « propagande par les actes » pour forcer la réforme des droits politiques et sociaux, et apporter des améliorations à la vie quotidienne.

(1) Nous recommandons l’ouvrage de référence écrit par Anne Morelli (2006) : Rubino, l’anarchiste italien qui tenta d’assassiner Léopold II.

[Autogestion] Expériences autogestionnaires en Belgique (1/2)

La Belgique a connu à l’hiver 60-61 un grève générale causée en partie par une politique de rigueur dans un contexte de dette publique élevée, et de décolonisation du Congo Belge. L’industrialisation Belge a été l’une des plus précoce, et le taux d’emploi industriel est l’un des plus élevé d’Europe à cette période. Pourtant, l’industrie Wallonne (acier, mines, textiles,…) décline : défaut d’investissement, perte de débouchés, chômage élevé. En Flandres, à l’inverse, les capitaux affluent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de nouvelles industries se développent, et donnent un poids croissant à la région. La grève générale aura des conséquences politiques, et débouchera sur une demande d’autonomie plus grande de la Wallonnie.

Début des années 1970, la crise économique touche de plein fouet le tissu industriel wallon. Les fermetures d’entreprises se multiplient. Des travailleurs, privés brutalement de leur emploi, recourent à des nouvelles formes de luttes. Ils occupent les usines. Pour sauver l’outil ou garder les clients, ils produisent, vendent et suppléent le patronat défaillant. L’expérience autogestionnaire de Lip, à Besançon, en France, sert de modèle. Ce nouveau mode d’action qui remet en question le principe de la propriété de l’actionnaire et de l’autorité du patronat, puise sa justification dans les débats menés, dans la foulée de Mai 68, par le mouvement ouvrier sur le contrôle ouvrier, l’autogestion et la cogestion.

La Belgique connaît des expériences similaires, dans des entreprises où les travailleuses sont majoritaires. Elles s’engagent dans la lutte pour la sauvegarde de leur emploi. La création de coopérative de production autogérée est vécue comme un moyen de suppléer au manque d’initiative industrielle et comme alternative au chômage. Les deux organisations syndicales n’auront pas la même attitude. Si la FGTB (NDLR : centrale syndicale, tendance socialiste) soutient l’occupation des poêleries SOMY à Couvin, la plupart des expériences en autoproduction relève de la CSC [NDLR : centrale syndicat chrétien]. Elle créera en 1980, l’ASBL [NDLR : association sans but lucratif] «La Fondation André Oleffe1» pour assurer le suivi de ces initiatives industrielles et la formation des travailleurs à l’autogestion2.

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